Alguns textos de Jean-Luc Raharimanana

Les cauchemars du gecko
« Ce qui nous lie n'est pas la mémoire mais bien l'oubli noir que personne n'ose enjamber de peur de rencontrer l'innommable, est-ce l'histoire que d'oublier ce qui n'est pas à retenir, la honte et le scandale de soi, l'inhumanité. La peur du gecko, l'inanité de vouloir l'attraper. Bête visible mais impossible à attraper, le son, son cri, gecko, gecko, gecko, comme ailleurs, son, son absurdité de marcher sur les murs, au plafond, la crainte du sang froid du reptile collé à la peau suante. Sa gueule de foetus de chair et de peau transparentes et de grands yeux, comme inachevée, là, nous confondant sur l'impossible : marcher sur les murs, l'invisibilité visible, foetus mouvant, langue qu'il vomit, gecko n'attaque pas, gecko reste immobile, gecko partout, à n'importe quel endroit, gecko derrière soi, gecko dans les plis du sommeil, cette peur qu'il installe, et pourtant il n'a que moustiques à gober [...] » (p. 47).


Portraits d'insurgés, Madagascar 1947
« Aspect positif de la colonisation, persiste-ton à dire aujourd'hui, affirmer ainsi qu'il était salutaire de procéder à des massacres à grande échelle pour apporte le bien.
La France honore ses grands conquérants. Place Joffre. Place Faidherbe. Rue du Général Cavaignac. Pour Madagascar, ce fut Gallieni. Voici une de ses instructions pour la pacification de l'île : Toute agglomération d'individus, race, peuple, tribu ou famille, représente une somme d'intérêts communs ou opposés. S'il y a des moeurs et de coutumes à respecter, il y aussi des haines et des rivalités qu'il faut savoir démêler et utiliser à notre profit, en les opposant les unes aux autres, en nous appuyant sur les unes pour mieux vaincre les autres. [...] On appela cela la politique des races, diviser pour mieux régner, une division toujours source de problèmes actuels de l'île, de l'île comme de bien d'autres anciennes colonies. Etrange ainsi d'arpenter les rue de Paris et de croiser la mémoire de mes assassins, absurde... »


Za
« Eskuza-moi. Za m'eskuze. A vous déranzément n'est pas mon vouloir, défouloir de zens malaizés, mélanzés dans la tête, mélanzés dans la mélasse démoniacale et folique. [...] Za m'eskuze. Si ma parole à vous de travers danse vertize nauzéabond, [...] zetez-la ma parole mais ne zetez pas ma personne [...]. Za vous prend la parole ô pessé ô pessé, huitième pécé : orgueil de la gorze qui s'ignore vain tambour, mère des échos qui se fracassent sur la souperbe indifférence de nos maîtres qui savent, savent la suave poussance de la force, poussance contre nous acculés, pressés, broyés, savent la vassale laceté à nous rivée à zamais, savent ils savent. Za m'askuze. Za vous prend la parole : pécé ô pécé, huitième pécé [ ...] ! Za vous prend les mots, pardon, pardon. Za a pas le droit, pas le droit à la parole. Gros pécé, tabou zusqu'au bout des bouts » (p. 9-10).

L´arbre anthropophage
« Je me rappelle encore de Yaban'i Hira qui sur la montagne des lépreux nous racontait
‘Nous sommes venus d'ailleurs, venus de l'horizon. Nous étions tous de la même race en foulant cette terre. Nous avons abordé l'île, il y a longtemps, très longtemps, étions arrivés sur une terre inconnue. C'était entre Manakara et Mananara. Oui, c'est là que nous tenons tous nos origines. Nous ne savions pas que cette nouvelle terre était une île, qu'elle allait nous entourer d'océans et que nous ne pourrions plus jamais repartir. Nous ne savions pas tout cela. Nous ne connaissions même pas les coutumes. Nous ne respections même pas les esprits du sol. Tous ces kokolampo, tous ces kalanoro, tous ces dziny
‘Alors pour explorer cette terre, nous nous sommes séparés en trois groupes qui malheureusement, au fil du temps qui passe ont oublié, ou feint d'oublier leurs origines communes. Le premier partit vers le sud, et plus tard, en remontant vers l'ouest, ses gens formeront les Sakalava ainsi que toutes les tribus qui s'y rattachent : les Bara, les Vezo, les Masikoro … Le second alla vers le nord, c'est eux les Betsimisaraka, les Antakarana. Vous, les enfants, vous Antakarana, vous appartenez à ce groupe. Le troisième, enfin, alla vers le centre, vers les hauts plateaux, ils seront les Betsileo, les Merina, les Sihanaka et même les Tsimihety. En vérité, nous n'étions qu'une seule et même tribu, pas dix, ni cent, ni mille’
Il se taisait alors et dans un silence, comme dans un souffle, le regard tourné vers le lointain : ‘Et encore moins dix-huit…’ Il reprend : ‘Vous voyez, enfants, l'île qui se trouve au loin ?’ Perçant la brume de l'océan, un bout de terre, une illusion traînant son sillage noirâtre de coraux. Des pêcheurs, parfois, des pirogues à balanciers, y tiennent escale. Des nuées d'oiseaux souvent la cachent, nuées qui pourtant indiquent sa présence.
Le vieil homme ferme les yeux et nous projette dans son monde » (p. 58-59).


Nour 1947
« Ambahy — Nous y croyions, au départ des coloniaux. Nous n'en doutions nullement. Ne pouvions concevoir que venant de si loin ils puissent décréter cette terre comme étant la leur. Ne pouvions même pas comprendre comment cette idée avait pu germer dans leur esprit. Est-ce par ce Dieu qui leur recommande de peupler toutes les terres ? Est-ce par cet orgueil qui les porte et les incite à ne pas supporter d'autres cultures, d'autres façons de vivre ? Je tentais d'expliquer à mes compagnons comment ils se massacraient mutuellement dans leur pays. Je tentais de leur décrire l'horreur des tranchées et la barbarie de leurs affrontements. Le silence me répondait. Seulement le silence. L'incompréhension […]. Je me rends compte maintenant de combien nous avions manqué de lucidité, de combien nous avions oublié qu'ils n'étaient que des hommes, en réalité ! Des hommes qui rêvaient de conquêtes ! Des hommes qui brûlaient de désir de puissance ! Nos ancêtres avaient débarqué sur ces rivages. Migrants. Étrangers. S'y étaient installés. Enracinés. Jusqu'à oublier que la graine donnant des racines venait d'une autre terre, d'une autre contrée. Loin. Très loin d'ici. Désir d'affirmer et de croire que notre propre puissance s'assimile à celle que libère cette terre que nous foulons ! Nos rois n'avaient pas hésité à nous vendre pour assouvir ce même désir ! Nos peuples n'avaient pas hésité à s'affronter pour le contrôle d'une plaine ou d'un cours d'eau ! Les coloniaux étaient venus d'un peu plus loin, avaient utilisé d'autres moyens, d'autres dieux […]. Nos sagaies n'y purent rien. Nos amulettes. Notre magie […] Nény […]. N'étais-tu qu'un rêve qui nous avait visités ? Que celle qui jamais n'a cru qu'une terre n'acceptait que ses natifs ou plus exactement ceux qui s'y imposaient, y survivaient ? Quelle est cette idée d'appartenance qui nous pousse à nous entre-tuer ? À effacer toute autre trace ne convergeant pas dans notre sillage ? Peut-on décréter que toute terre ne doit correspondre qu'à une race, qu'à une nation, qu'à une civilisation ? À ne vouloir te fixer que dans tes enfants, les hommes, Nény, ne te réserveront que l'errance […] Voici que les vagues se referment et que les songes refluent. J'ai envie de croire encore à la sainteté de cette terre, d'oublier la froideur du fusil et de cette mort qu'il sème : une perdition totale, l'anéantissement de toute mémoire […]. C'est sur cet îlot déserté de tous que je choisirai ma mort, que je retracerai ce qui nous a été enlevé : la liberté d'envol » (p. 200-202).

Lucarne
Il est calme ce soir sur la mer en beauté, il est calme ce soir sur le rivage en marée. Salam émerge l'amer de son âme et l'amarre au stress de ses nerfs. Salam est tendu ce soir sur les courbes des vagues, écartelé, déchiré […]. Des frissons soufflent en lui et éteignent sa raison. Ô Mama-la-folle, Mama-la-folle, quels fils vogue ainsi son âme vers le gouffre de tes pleurs ? Salam naufrage sa conscience et sombre dans la furie. Ce soir sur la mer en beauté, ce soir sur le rivage en marée, les nerfs de Salam tendus sur les courbes des vagues, amarrés sur son esprit ensanglanté […]. Il est calme cet instant où la nuit de Salam n'explose pas sa bile noire sur le ciel étoilé. Il est si rare ce doux moment ! Comme un goût de cyanure au seuil de l'enfer » (Chaland sur mer, p. 124-125).

Le Prophète et le Président
« LE PRESIDENT
Vive la République de mon trafic! Quel dommage que la République n'accepte pas un roi! Mais moi! Moi, je serai un Président à vie. Par compensation! Si on ne se prosterne pas devant moi, du moins aurais-je la satisfaction de voir tous ces gens me lécher les bottes. J'étais sincère au début, mais on n'a pas voulu m'écouter; maintenant, ils se retournent tous contre moi! »

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